Partager l'article ! - colloque sur la mort: Intervention de Sunny Walker (président de l'association Te hivarereata) : Culte des ancêtres : pl ...
Intervention de Sunny Walker (président de l'association Te hivarereata) : Culte des ancêtres : place et rôle du mort dans la société polynésienne ancestrale, survivance du concept malgré la christianisation du peuple ma'ohi.
Texte :
Je m'appelle Sunny Moana'ura Walker, président de l'association te hivarereata, l'objet de cette association est de nous rapprocher des anciennes divinités m'aohi et de les vénérer au travers de rites anciens que nous essayons de remettre à jour en les adaptant à nos mentalités d'aujourd'hui et conformément à la législation en vigueur dans notre pays.
L'association a été créé end décembre 1999.
En pratique, il s'agit pour nous de nous immerger dans la spiritualité ancestrale en gardant les concepts et les symboles se rapportant aux valeurs de sagesse, de bien-être et de bienséance entre les hommes(social) et autant que possible, en symbiose envers notre environnement(spatial), étant entendu que divers visages de notre cosmogonie ont été eux-même déifiés et sacralisés par nos ancêtres.
En effet, après quelques années de recherches au travers de livres, de discussions avec nos anciens, mais aussi d'observations du monde vivant, sentir les vibrations réelles et invisibles sur notre terroir, avec un esprit pragmatique sans négliger la dimension mystique chère à nos TUPUNA (ancêtres). Suite à ce travail de recueil et d'analyse d'informations, il nous a fallu synthétiser toutes ces connaissances afin d'en écarter quelques incohérences et les contradictions notamment livresques.
Notre premier constat nous a amenés vers la confirmation d'une réelle mécanique d'acculturation orchestrée de paire par les colonisateurs et les missionnaires dès leur arrivée sur nos eaux.
Sans vouloir porter de jugement sur les avantages ou les méfaits de la christiano-colonisation, sa responsabilité quant à la perte de nos repères culturels ancestraux est sans conteste.
Cela a duré pendant plus de deux siècles et aujourd'hui, une majorité de nos concitoyens restent convaincus du bien fondé de cet apport politique et spirituel venu de l'Occident.voire du Moyen Orient., et force est de constater que cette résignation culturelle a induit dans le mental des polynésiens, une sorte de complexe, car il faut bien avouer que cela est vécu comme une renonciation d'une partie de soi, nous ne sommes donc plus qu'une partie de quelque chose et dépendante d'artifice extérieur. Plus qu'un complexe, c'est un traumatisme.
Notre second constat est la confirmation de la légendaire joie de vivre des polynésiens décrite par les premiers découvreurs était bien réelle, c'est un gage bonne santé mental, pourrait-on dire. D'autres comme Bougainville insistait même sur la bonne consistance physique des natifs, sachant que selon ces mêmes témoins, les habitants des îles hautes en tout cas, étaient 3 à 5 fois plus nombreux qu'aujourd'hui, c'est presqu'un miracle de savoir qu'avec le peu de moyen dont ils disposaient, ils arrivaient à se maintenir en bonne santé mentale et physique, comparativement à l'état globale de notre démographie d'aujourd'hui.
On serait tenté de dire que la qualité de vie à cette époque là n'a rien à envier à celle d'aujourd'hui.
Cependant, les colonisateurs et le missionnaires ont réussi leur pari, nos valeurs originelles et nos repères ont été bousculés laissant place à de nouveaux concepts pour lesquels nous polynésiens, ne pouvions avoir aucune emprise et aucune légitimité puisqu'ils nous ont été imposés et inculqués par des visiteurs de culture étrangère sans commune mesure avec notre cosmologie.
Aujourd'hui, évidemment, il ne nous est pas facile de reconstituer l'ensemble du contexte religieux élaboré jadis par nos pères, peut-être n'est-il pas nécessaire non plus d'en restituer tous les aspects.
pourtant, le respect de l'être humain, le souci d'une société bien ordonnée, la bonne gestion de notre faune et de notre flore, ont également fait l'objet d'une extrême attention bien des siècles avant que les colonisateurs et les missionnaires pénètrent TE MOANANUI A HIVA , le grand continent liquide, qu'ils baptisèrent alors le triangle polynésien.
Les préceptes du monarque TETUNA'E NUI sont là pour nous le confirmer, appelé aussi le « législateur » TETUNAE NUI a élaboré ce code de lois durant son règne que l'on situe au milieu du XII ème siècle, époque où les polynésiens étaient encore ces fameux « éténé » (païens).
Sans vouloir les énumérer ici, on peut cependant dire que le contenu de ces préceptes laisse entendre qu'une démocratie « relative » a pu existée dans la société polynésienne d'avant le contact.
Certes le contexte législatif avait son importance mais la vie d'autrefois était aussi et surtout dictée et guidée par des divinités (atua), les polynésiens étaient polythéistes et animistes puisqu'ils divinisaient et vénéraient les éléments (vent, arbre, océan, source, astres, terre etc. .) les adorations et l'imagination des officiants donnaient lieu parfois à l'élaboration de rituels étranges, mais les symboliques restaient toujours liés à l'homme, son espace de vie (te ao) et son espace après la vie (te pö) appelé également te ao uri (monde invisible).
Lorsque l'homme parvenait dans te ao uri il devenait tupuna (ancêtre vénéré), ses proches survivants sollicitaient son aide dans les moment difficiles, car le tupuna est doté de pouvoirs (mana) incommensurables, presque à l'égal des ATUA(divinités) .
Mais ses pouvoirs seront d'autant plus puissants si le défunt à fait preuve de grande sagesse sa vie durant, d'exemplarité vis à vis des règles régissant sa communauté, sa santé physique et mentale compte pour beaucoup dans la graduation de son mana.
A condition toutefois que le rituel funéraire ait été mené conformément aux principes d'usage, il pouvait varier selon le titre ou le rang occupé avant la mort. Les funérailles des souverains(arii) et des prêtres (tahu'a) étaient particulièrement bien soignées car ces hauts personnages étaient susceptibles d'être déifiés pour autant que leurs interventions depuis le pö aient été régulièrement appréciées par la collectivité.
Dès sa mort corporelle et durant toute la phase funéraire, le défunt est appelé tupapa'u (debout aux abords immédiats du pö), tout ceci se déroule bien entendu dans un cadre strictement religieux, à diverses étapes depuis l'accompagnement du malade ou du mourrant, son passage vers l'au delà, l'envol de son âme etc. jusqu'à son admission au rang de TUPUNA.
Dès lors il requière la plénitude de son mana et peut enfin jouer son rôle de oromatua (sauveur-régulateur), il devenait l'une des principales puissances qui composaient le monde immatériel ma'ohi. C'est ainsi que les polynésiens concevaient leur CULTE DES ANCETRES.
.
Vous pouvez retrouver les détails de toutes les phases et rites relatives aux cérémonies funéraires dans le livres « Tahiti aux temps anciens » page 295.
Ce qui est important de retenir, c'est que le mort jouait un rôle capital dans le quotidien spirituel du ma'ohi, certaines lignées font d'ailleurs régulièrement appel à leurs taura (animal protecteur familial) pour les sortir du situation difficile ou désespérée.
La désignation d'un taura est un fait très ancien consécutif à une expérience miraculeuse vécue fortuitement par une personne en présence d'un animal, ce dernier était alors considéré comme le vecteur de l'esprit oromatua hamani maita'i (ancêtre protecteur), ainsi la relation entre la lignée de cette personne et cet animal devenait un lien fraternel, le mot taura signifie également : lien ou corde.
La société ancienne était organisée sur un model somme toute classique avec un souverain, divers castes et les sujets avec entre elles une hiérarchie et des rituels bien définis.
La caste des prêtres-savants (ara'ia) avait le pouvoir suprême car ils étaient en communication privilégiée et constante avec les forces invisibles du PO.
En résumé, une vie exemplaire et heureuse conditionnera une « après-vie » efficace et secourable au service du peuple, telle une dynamique en spiral. Les âmes s 'accumulent dans l'au delà merveilleux (havaiki, rohutu no'ano'a) tandis que les corps reprennent le perpétuel voyage cyclique de la renaissance matérielle (charnelle), l'alchimie terre-air-eau, ces éléments divinisés nous rappellent la filiation quasi génétique avec l'individu.
La boucle ainsi bouclée nous permet aussi de mieux comprendre cet autre acte sacré, le rituel de la mise en terre du placenta du nouveau né, pu fenua (ancré à la terre). L'existence de ces rites est capitale et nous facilite la compréhension de cette volonté d'exacerber la filiation et l'interdépendance entre ces deux aspects qui nous caractérisent, nous sommes tantôt terre et tantôt homme, ainsi nous passons d'une vie à une autre.
Une vie est émaillée de différents rites de passage, de parcours initiatique et d'épreuves au cours desquels l'individu acquière assurance et notoriété, reconnu et respecté par ses semblables, il atteint la plénitude, il est heureux de vivre et prêt à lancer des défis, il sait qu'en cas de difficulté, les TUPUNA et les ATUA viendront à son secours, avant de devenir lui-même, à son tour, un TUPUNA dans le monde des être éthérés et des esprits libérés.
En définitive tout se tient, dans notre immense cosmogonie, la mort est une péripétie, nous devons la considérer dans cet amalgame global et concentrer nos émotions sur cet ensemble cosmique.
J'ajoute, pour en finir avec cette description succincte de la place du mort vue par les polynésiens d'autrefois, que si nous devions être fiers de nos traditions, c'est à ces TUPUNA qui en furent les artisans, que revient le mérite. Aujourd'hui encore, dans les domaines tels que l'art, l'écologie, la navigation etc...il n'est pas rare d'entendre les polynésiens vanter le savoir-faire de leurs TUPUNA, ceci dans les circonstances où tout allait à peu près bien, mais bien entendu, cette mécanique pouvait parfois « se gripper ».
La mort pouvait aussi résulter d'un acte volontaire. Je citerai quelques cas où la mort est donnée dans des conditions violentes et singulières : les guerres tribales(politique), le sacrifice humain (religieux), l'infanticide arioi (santence), le phénomène 'aiäru* (pathologique). Ceci nous confirme une fois de plus, que le prix d'une vie ou la conséquence d'une mort ne peuvent être dissociés de l'ensemble cosmique, ce qui n'est plus tout à fait le cas aujourd'hui.
Voici donc un aperçu de ce que nous avons appris concernant les morts au travers de la croyance ancestrale ma'ohi, comme nos ancêtres d'autrefois, nous sommes intimement convaincus que l'interactivité entre le monde des vivant et celui de l'au delà est non seulement une réalité mais elle contribue à modeler nos pulsions et nos ambitions trop souvent entachées d'orgueil et de perversité.
Mais aujourd'hui! qu'en est-il de ces valeurs ?
Compte tenu du niveau d'évolution dans lequel nous nous trouvons aujourd'hui, de nouvelles valeurs aussi bien spirituelles qu'administratives, sont venues se substituer aux anciennes, il est malgré tout possible, pour les adeptes nostalgiques des anciennes traditions, de se frayer un petit espace dans lequel, à titre privé ou personnel, on exprimerait à des degrés plus ou moins modestes, la spiritualité que l'on a choisie. C'est cette option que j'ai retenue avec mon association, notre changement de religion est radical mais les applications pratiques restent, pour le moment, modestes pour diverses raisons. Il est vrai que notre association n'a que dix ans d'âge, nous avons très peu d'adhérents et donc très peu d'occasions de célébrer des cérémonies qui impliquent directement l'individu, tels que les mariages, les baptêmes ou les deuils, mais très franchement, nous ne courrons pas non plus après ces occasions, nous les laissons venir naturellement.
Pour en revenir au deuil puisque c'est notre sujet d'aujourd'hui, il nous est apparu, après avoir pris connaissance des lois et réglementations, qu'un contexte traditionnel (païen ou syncrétique) adapté pouvait être élaboré afin que le TUPAPA'U prenne son envol vers rohutu noa'no'a en toute quiétude et devienne un TUPUNA bienveillant.
Le contexte culturel et spirituel ainsi rétabli, rendra du même coup, sa dignité au ma'ohi dépouillé de ses racines depuis trop longtemps.
Une ma'ohi digne est un ma'ohi responsable.
S'agissant plus particulièrement des jeunes polynésiens, il est quasiment certain que le référencement à ses racines et à ses valeurs ancestrales, produira en eux l'impact psychologique attendu, ils assimileront plus rapidement et avec d 'avantage de conviction, puisqu'au fond c'est une partie d'eux-mêmes que nous essayons de valoriser.
Dans les épreuve que je citais plus haut, il y a deux aspects : faire prendre conscience à l'enfant la notion d'endurance face à la souffrance et face à la contrariété et cela, sous l'autorité des parents, lui permettra de normaliser ces diverses difficultés de la vie, ainsi quand il atteindra l'âge d'adolescence ou adulte, il aura une appréhension moins dramatisante de l'échec et de la souffrance.
La mort corporelle est finalement une libération, non seulement on ne souffre plus, mais on a la chance de passer dans la postérité, en fait, notre vraie mort sera effective le jour où notre corps cosmique (terre, eau, air) se trouvera inanimé(sans âme).
(*) 'ai : manger, äru : nouveau né, terre. le 'aiaru est un phénomène consécutif à la mise à mort d'un nouveau né par sa propre mère atteinte de traumatisme, cet acte était suivi d'anthropophagie. C'est dire la forte symbolique que recèle cette terminologie.
Oh TUIHANA ! souffle donc le long de ces falaises, et libère les mots endormis en elles.
Bibiographie :
T. HENRY. Tahiti aux temps anciens
W. ELLIS. A la recherché de la Polynésie d'autrefois
T. POMARE. Mémoires de Marau Taaroa
C. ROBINEAU. Les racines
A. BABADZAN. Les dépouilles des dieux
E.S. HANDY. Polynesian Religion
D.L. OLIVER. Ancient Tahitian Society